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Lettre à Jeanne

Avertissement

« Lettres à Jeanne » est une nouvelle sous forme de lettres , évoquant l'amitié entre deux jeunes filles pendant une période de quatorze ans. Cette correspondance s'écrit dans le contexte de la guerre civile d'Espagne 1936-1939 et de la seconde guerre mondiale en France.

C'est l'histoire de ma mère Angèle partie à Barcelone en 1932 et de son amie Jeanne restée dans la Loire.

 

 

Lettres à Jeanne

 

Ferme » des Barabans » famille Crouzet

à l'intention de Jeanne

route de la Valla commune d' Izieux Loire

France

 

Barcelone le 3 mai 1932,

Chère Jeanne ,

 

Le voyage a été long : voilà deux mois que nous sommes installés à Barcelone. Je ne voulais pas quitter la France, vous quitter, toi, Antoinette, Marie, Odette, l'école, Izieux...J'ai pleuré en silence en cachette longtemps dans ce train qui me conduisait en Espagne.

Comme vous l'avez su , à cause de la crise et du chômage, les étrangers ont été les premiers à être mis à la porte des usines. Ma tante Dolorès venait d’être licenciée après 15 ans de travail chez Minet « au Noir » tout comme ma soeur Isabelle et mes frères François et Michel qui travaillaient à la Soie.

Se retrouvant sans travail, les garçons sont partis faire leur service militaire en Espagne.

Ma mère décida de les y rejoindre .Ma soeur aînée qui est restée à Izieux avec mes deux neveux , ne voulait pas que l'on parte , alors que mon beau frère, nous disait « Vous serez , vous serez bien à Barcelone » !

Ici les gens sont très fermés : les catalans parlent catalan et non castillan, c'est à dire  "l’espagnol." Ma famille andalouse d'origine, a du mal à trouver du travail.

Ma tante Dolorès pensait retrouver Barcelone telle qu'elle l'avait quittée quarante ans plus tôt . La misère est partout : dans tous les coins de rue il y a des femmes, des enfants, des hommes jetés à terre qui mendient. Bien sur il y a la mer, les beaux monuments, le climat, le soleil, "las Ramblas "où se pavanent les riches élégamment vêtus. Leurs nourrices en uniforme promènent leurs enfants dans de luxueuses poussettes.

Je n'ai pas d'amie et je ne vais plus à l'école car comme je suis née en France, on me dit que je suis française et je ne peux aller à l'école espagnole. Je pourrais aller à l'école française mais c'est payant et comme on n'a pas les moyens.

Je termine cette lettre en espérant bientôt avoir de tes nouvelles .

Donne le bonjour à Antoinette, Marie et Odette,

Ton amie ,

Angèle

 

Izieux « Les Barabans » le 1er juin 1932

Ma chère Angèle

J'ai attendu ta lettre avec impatience. Je suis désolée que tu ne puisses poursuivre tes études. Tu étais toujours la première de la classe ! L'école doit vraiment te manquer. J'entends encore les derniers mots de la maîtresse avant que tu nous quittes :

« On regrettera Angèle Cruz » !

L'école va bientôt finir dans une quinzaine de jours. Je pourrai ainsi aider mes parents à la ferme. Il y a beaucoup de travail avec les foins, la cueillette des pêches, des cerises, des légumes car mes deux frères sont partis à Paris et leurs bras nous manquent. Antoinette chante toujours aussi bien .Odette s'est fait une foulure à la cheville : elle ne pourra plus, cet été, être la championne de la corde à sauter  . Marie dessine toujours et t'envoie ce paysage coloré de chez nous , de la Friaude. Elle a eu un petit frère. Elles t'embrassent toutes les trois .

Donne souvent de tes nouvelles, ton amie Jeannette

 

 Fin décembre 1932, Barcelone,

Chère Jeannette ,

Ici la vie est très dure pour les gens du peuple mais pas pour les riches. Le travail n'est donné qu'aux catalans. Mes deux grands frères François et Michel l'ont appris à leurs dépens . Michel s'est disputé avec ma mère.

-« Barcelona va picarte, Senora » : Barcelone va te piquer Madame !

Lors d'un entretien d'embauche le patron lui a dit :

« No catalan ? Toca ferou ! «tu n'es pas catalan , touche le fer « !

Ce qui veut dire :  pas catalan ! Tu peux toujours courir pour avoir du travail !

Il est parti en septembre faire les vendanges près de Collioure et il en a profité pour rester en France. Il travaille comme garçon de café à Perpignan.

Joseph est entré en apprentissage chez un maître menuisier. Il s'y plaît bien. Quant à François, il vague de boulot en boulot. Il fréquente une jeune fille  : Élisa.

Et moi je lis et relis les livres que j'avais emportés .Ici il n'y a des bibliothèques que pour les étudiants. Je t'écrirai plus tard le magnifique conte que nous raconta la nuit de Noël ,un vieux voisin lorsqu'il avait réuni les jeunes du quartier sur la terrasse de l'immeuble .Et vous, comment avez -vous passé Noël ?

A bientôt , écris-moi vite, ton amie de toujours Angèle

 

20 mars 1933, les Barabans, France

Chère Angèle

J'ai été contente d'apprendre quelques bonnes nouvelles vous concernant. Ici l'hiver a été long et froid. En janvier la neige est tombée abondamment  et a tout bloqué ! Des congères partout . Nous sommes restés coupés du monde cinq semaines sans courrier, sans visite, sans classe ! Ici rien de bien passionnant. C'est bientôt ton anniversaire le 28 mars, je n'ai pas oublié ! Marie s'occupe de son petit frère . Elle manque souvent l'école car sa mère se remet mal de son dernier accouchement. Antoinette ,en septembre prochain ,partira en pension à Saint-Etienne . Odette a une santé fragile comme tu sais et a pris une méchante grippe cet hiver. Elle est au sanatorium de Chavanne pour se rétablir . Elle t'adresse cette petite carte postale. Moi je rattrape le retard de mes cinq semaines d'absence à l'école.

Ecris moi, bises ,ton amie Jeanne.

 

Mars 1934 Barcelone

Chère Jeanne

Pardonne-moi de n'avoir pas répondu à tes deux dernières lettres mais j'étais très fatiguée. J'ai travaillé l'an dernier comme nourrice chez une commerçante ,une pâtissière très sévère. Je travaillais douze heures par jour : je m'occupais de sa petite et je servais au magasin. Je rentrais épuisée avec un mal de tête tenace. Au bout de six mois j'ai du arrêter . C'était une dame de la croix rouge qui m'avait trouvé ce travail . Ma tante Dolorès en fut très contrariée et se disputa avec ma mère. Elle quitta la maison . Si ma mère avait donné son accord pour cet emploi, c'était pour que je puisse manger à ma faim. Comme tu vois, la situation ne s'arrange pas.

Et toi et vous toutes, que devenez -vous ?

Angèle

 

Août 1934, les Barabans

Ma petite Angèle

J'espère que tu as retrouvé la santé. Ici que te dire de nouveau ? Je vais passer le certificat d'études dans deux ans. Odette a été absente toute la fin d'année et est retournée au sanatorium. J’ai fait ma première communion et nous sommes allés en voyage à Valfleury. J'aurai aimé aller au lycée à la prochaine rentrée, mais mes parents ne peuvent pas. Ils disent qu'ils n'ont pas les moyens de payer une pension car je n'aurai pas d'autre solution que d’être pensionnaire car le lycée le plus proche à Saint -Chamond ,est à cinq kilomètres de la ferme et il n'y a pas de cantine pour ceux qui viennent de loin, ni aucun moyen de transport.

Je t'embrasse bien fort. Marie ira aussi au centre ménager avec moi. Quant à Antoinette je l'ai revue , elle est ravie de sa pension et s'est fait de nouvelles amies mais elle ne t'oublie pas  pour autant !

Ton amie éternelle Jeanne

 

Mars 1935 Barcelone,

chère Jeanne

Encore merci pour tes trois lettres précédentes, j'essaye de rattraper mon retard . Je travaille à l'usine de café tout comme ma soeur Isabelle. On a fait croire que j'avais 14 ans si non je n'étais pas embauchée. L'ambiance est sympathique. Isabelle est déléguée syndicale. Ma mère est tombée malade il y a un mois .Elle est actuellement hospitalisée à l’hôpital de Barcelone .Son traitement est long  car elle fait une dépression grave. Ma tante Dolorès est revenue à la maison et s'occupe de nous. François s'est marié avec Élisa, une belle soeur vraiment gentille et attentionnée. Joseph travaille toujours à la menuiserie et gagne un salaire d'apprenti qu'il dépense en cinéma et sorties...

Ecris moi, je suis impatiente

Angèle

 

août 1935 Izieux, les Barabans

Chère Angèle

Désolée d'apprendre que ta mère est à l’hôpital. Va t-elle mieux ? Odette s'est rétablie et pourra reprendre l'école en octobre. Ici l'été suit son cours. Nous avons beaucoup de travail à la ferme.

J'ai passé mon certificat d'études avec un an d'avance tout comme Marie et nous l'avons réussi avec les félicitations nous étions troisième et quatrième du canton ! Ma mère voulait que j'aille deux ans au centre ménager apprendre la cuisine la couture et l'éducation domestique. J’ai beaucoup pleuré car cela ne m’intéressait pas et j'étais sure de m'y ennuyer. Mon parrain est venu à mon secours :

- Inscrivez -la au lycée ?

-Trop loin ? Pour tous les jours faire quatre fois le trajet à pied par tous les temps !

Alors mon parrain a proposé :

-Nous habitons en face du lycée. Jeannette peut bien venir la semaine jusqu'à vendredi loger chez nous. Nous avons une chambre de libre. Pour les repas on s'arrangera ! Qu'en pensez -vous ?

J'ai sauté au cou de mon parrain et j'ai imploré mon père et ma mère de dire oui ! Ce qu'ils ont fait .

Et voilà à la rentrée je vais étudier au lycée. Je suis folle de joie . Pour Marie , elle fera encore une année à l'école et après ses parents la mettront en apprentissage pour apprendre la couture .

Je t'embrasse à bientôt ,

Jeanne

 

juillet 1936 Barcelone

Chère Jeanne je n'ai pu répondre à tes deux dernières lettres. Ma mère est sortie de l’hôpital et va bien .Ici en Espagne à Barcelone nous vivons des événements graves . La situation est confuse. Les militaires se sont soulevés contre la république mais à Barcelone ils ont échoué et la guardia civile est passée du coté du peuple . Ah si tu voyais comme les choses ont changé : les riches ont vite quitté la capitale catalane, comme les banquiers, les gros commerçants, les chefs d'entreprises, les patrons . Les ouvriers font marcher les usines. Là où je travaille un comité d'ouvriers décide de tout. Le propriétaire de notre immeuble comme tous les propriétaires fonciers sont partis et alors nous ne payons plus de location et le gaz et électricité sont distribués gratuitement. Nous allons dans les grands hôtels chics » le Ritz « réservé avant aux riches pour manger et écouter de la musique . On ne voit plus les bourgeois déambuler sur les Ramblas. Les seuls qui sont restés , s'habillent en ouvrier ou en paysan pour qu'on ne les reconnaisse pas ! On a fouillé les jardins des églises et on a fait d'incroyables découvertes . 

Hitler et Mussolini portent main forte aux «  militaires rebelles » et à Franco . Nous espérons ici beaucoup de la France. A plus tard,

Ton amie ,

Angèle

 

octobre 1936 , Les barabans

Désolée de ne pas t'avoir répondu plus tôt.

En France nous suivons les événements d'Espagne à la radio et dans les journaux .Ici les gens sont divisés : beaucoup voudraient qu'on aide les républicains espagnols et d'autres préfèrent laisser faire les choses .Mon parrain est prêt à s'engager  dans les brigades internationales. Sa femme ne veut pas .Ma pauvre Angèle quand nous reverrons-nous ?

Jeanne

 

Barcelone novembre 1936

Chère Jeanne , je ne sais si cette lettre te parviendra. Les bombardements sur Barcelone sont quotidiens : italiens fascistes et nazis allemands nous harcèlent.  Madrid résiste courageusement grâce à l'appui des brigades internationales des gens venus de 52 pays nous aider.

"No pasaran " ne cessent de dire ma mère  ma soeur et mes oncles ! 

Nous continuons à travailler dans l'usine de café La Galza . Nous avons reçu vos colis de France par la Croix Rouge. Merci.

A la Ramblas nous étions des milliers à regarder défiler les brigades internationales : les Russes d'abord avec leur grande barbe et les bulgares en habit traditionnel tous le poing levé à la hauteur du front, la « buena » sur la tête , le béret basque. Les français étaient les plus nombreux . J'ai aperçu ton parrain .

décembre 1936 Barcelone 

  . J'ai assisté  en novembre sur les Ramblas à l'enterrement du chef républicain « Durruti », ce héros si aimé. Plus de 500 000 personnes étaient présentes ...Beaucoup pleuraient. Les gens disaient : « Durruti est mort la guerre est perdue ». Durruti a été lâchement assassiné à Madrid. Bien que nos ayons le bon droit pour nous , Isabelle craint que les fascistes et Franco  ne l'emportent.

Angèle

 

Ferme les Barabans mai 1937

Chère Angèle, nous nous faisons beaucoup de mauvais sang pour toi et ta famille.  Nous avons appris le bombardement de Guernica et les événements graves de Madrid et Barcelone. Pourquoi ne pas rentrer en France avec Joseph puisque vous êtes considérés comme français  ? Ta soeur restée ici à Izieux pourrait bien vous recueillir  ?

Tu recevras d'autres colis auxquels ont participé beaucoup de voisins amis, anciens élèves de la commune d'Izieux et de Saint-Chamond . Amitié Jeanne

 

Barcelone novembre 1937

Chère Jeanne

Joseph et moi ne retournerons pas en France dans les mois à venir . Ma mère a dit : » nous sommes venus ici ensemble et nous en repartirons ensemble ».La situation est très critique : les communistes ont repris tout en main en ont liquidé beaucoup de personnes. Ils ont mis fin aux coopératives agricoles et à l'autogestion des entreprises et des moyens de communication .... Ma belle soeur Élisa travaillait pour un dirigeant important opposé aux communistes .Il a été assassiné comme beaucoup. Ma pauvre Élisa est morte lors d'un bombardement en allant porter un message .Tous nos beaux espoirs d'un monde nouveau s’effondrent.

Nous étions encore des milliers à assister au défilé d'adieu des vaillantes brigades internationales sur las Ramblas. Je n'ai pas vu ton parrain. Il paraît qu'il reste en Espagne pour continuer à combattre auprès des républicains.  Nous nous sentons bien seuls à présent : aucun état ne veut nous aider ni même la France  alors que que Franco peut compter sur Hitler ,Mussolini ,Salazar, les firmes américains comme Ford qui lui livrent des véhicules en lui faisant crédit.

Je te quitte souhaitant que cette lettre t'arrive,

Angèle

 

Avril 1938, ferme Crouzet route de la Valla

Bien chère Angèle

Mes condoléances pour ta belle soeur !

Nous sommes ici très inquiets . »Cette guerre d'Espagne n'est qu'une répétition générale de la guerre qui se prépare en Europe disait mon parrain . » Les pacifistes sont près à s'agenouiller devant Hitler pour éviter tout conflit au prix même de l'honneur et de la liberté. Au lycée les professeurs sont très divisés . Notre professeur d'histoire était parti combattre avec les brigades . De retour, on lui a interdit d'enseigner comme à d'autres professeurs : il a été jugé « indésirable et dangereux » des fois qu'il nous embrigaderait et nous endoctrinerait !Il travaille à présent dans un journal et nous le  retrouvons au café Ravachol où nous discutons des heures avec lui.

En juin je vais passer la première partie du premier bac.

Chère Angèle prends bien soin de toi !

Jeanne

 

janvier 1939 Barcelone Chère Jeanne

Le courrier marche très mal comme tu peux le comprendre. La censure est générale. Aussi je te fais parvenir cette lettre par la croix rouge.

La guerre est presque finie et les républicains ont perdu ! A la grande bataille de l'Ebre beaucoup de jeunes espagnols, français, antifascistes de nationalités différentes se sont battus bravement mais sont tombés canardés par les avions allemands et italiens. Cette tuerie «le Verdun espagnol » comme disent déjà  les journalistes, a sonné le glas de la résistance républicaine.

Les franquistes sont entrés dans Barcelone il y a quelques jours et ont défilé sur les Ramblas .En tête les marocains avec leur fichus sur la tête, méprisants, hautains. Franco a fait enlevé tous les drapeaux catalans et républicains et apposer de grandes banderoles :

« Ici on ne blasphème pas ! On parle le castillan ! « 

La danse la sardane est interdite. Pour avoir des tickets pour manger à la soupe populaire, il faut aller à la messe. C'est la chasse aux rouges. Joseph mon frère qui s'est battu avec les républicains à 17 ans et avait été décoré caporal, a été interné dans un camp militaire. Il doit y rester quatre ans et refaire son » éducation militaire ». François a été arrêté pour avoir tenu des propos antifascistes. Je crois qu'ils veulent l'envoyer dans un camp en Allemagne. Les patrons sont revenus et ont licencié tous les ouvriers qui ont travaillé dans les usines autogérées . Nous sommes toutes au chômage. Les propriétaires d'immeubles n'ayant pas reçu leur dû pendant deux ans, ont triplé les loyers. Et les prix du gaz et de l'électricité explosent  ! Vois- tu c'est une nouvelle guerre qui commence ici pour les civils : la guerre économique et politique : Franco veut punir le peuple catalan et castillan pour lui avoir résisté !

J'espère que tu pourras lire ce courrier, ton amie Angèle

 

ferme Crouzet, le 15 août 1939

chère Angèle

 

Quel malheur ! La France vient de perdre la guerre en huit jours ! Mon parrain l'avait bien dit de retour d'Espagne en février  : «  Préparez vous !  c'est au tour de la France ».Il a été interné dans un camp de concentration . Il avait franchi les Pyrénées en plein hiver. On a parqué mon parrain et ses amis les républicains espagnols, sur la plage d'Argelès en plein froid, et vent . Il nous a dit que les espagnols ont fait preuve d'un courage inimaginable, survivant dans des conditions inhumaines et indignes entourés de barbelés sans gîte sans chauffage dormant dans des trous de sable et surveillés (eux les combattants de la liberté) par des mitrailleurs sénégalais qui n'hésitaient pas à leur tirer dessus ! Parrain y est resté un mois puis il est retourné chez nous. Puis il s'est battu dans l'armée régulière et après la déroute , il s'est engagé dans la légion étrangère comme beaucoup de ses amis espagnols pour continuer la lutte contre le fascisme. Nous n'avons plus de ses nouvelles. Et vous, allez -vous venir en France  ?

Fais très attention à toi.

Jeanne

décembre 1939 Barcelone

Bien chère Jeanne

Ma tante Dolorès a succombé à une pneumonie. Quel malheur ! Ici les nouvelles sont

catastrophiques. Joseph est dans un bataillon disciplinaire, François a été expédié dans un camp de travail forcé en Allemagne, et nous, les trois femmes travaillons 15 heures par jour pour un salaire de misère pour régler un loyer exorbitant. Tout se trouve au marché noir. Franco envoie à Hitler tout ce que l'Espagne produit : légumes, viandes, produits manufacturés et nous les espagnols, nous crevons de faim. Ma famille n'a qu'un objectif, qui nous fait tenir : retourner en France mais pas maintenant car nous avons su comment les républicains ont été accueillis dans ces camps de Barcarès d'Argelès de Gurc.... des conditions de vie pires que celles de la dictature franquiste !!! Alors nous attendons et malgré cette réalité , nous pensons que le fascisme sera vaincu . C'est ce qui nous fait croire en demain. Donne bien le bonjour à tes parents et aux amies.

Angèle

novembre 1940 ferme les Barabans

 

Bien chère Angèle ,

Comment vas- tu ? Nous sommes dans la zone libre mais nous vivons sous la domination allemande. J'ai réussi mes deux bacs. Je suis nommé institutrice à Saint -Etienne mais je veux enseigner les lettres, alors j'alterne la classe primaire et l'école supérieure .J'ai retrouvé Antoinette qui elle aussi veut être professeur. J'ai obtenu une bourse qui me permet d'être pensionnaire. Hélas Odette est retombée malade et est décédée il y a trois mois ! Quelle tristesse ! A son enterrement l'église était pleine et ses parents inconsolables : c'était leur fille unique ! Quant à Marie , elle travaille chez Bayard, l'usine de couture .

A part cela, les gens ont repris leur vie comme avant. Nous aussi nous avons des tickets de rationnement et tout se trouve au marché noir. A la ferme nous ne manquons de rien je fais profiter mes amies pensionnaires des produits de chez nous . Pétain oblige les écoliers au salut militaire et nous devons leur apprendre des chansons dites patriotiques.

Porte-toi bien !

ton amie pour toujours Jeanne

 

Barcelone , Noël 1942

Chère Jeanne

Je ne reçois plus tes lettres. Que deviens- tu ? Ici c'est toujours la dictature , les restrictions la peur et la faim. Voilà deux fois qu'on s'est retrouvé à la rue avec les meubles car nous n'arrivions pas à payer notre loyer malgré nos trois salaires et nos journées de 15 heures car nous faisons journée double avec Isabelle : 8 heures dans un atelier et 8 heures à l'usine. Ma mère à partir de mercredi, n'a plus d'argent et achète la nourriture à crédit .François est toujours en Allemagne dans un camp de travail et Joseph en bataillon disciplinaire. Nous ne recevons plus de colis de France . Je suppose que la situation la-bas est la même qu'ici.

Ecris moi ! Ton amie Angèle

 

Barcelone Avril 1943

Chère Jeanne plus de tes nouvelle depuis deux ans ! Que t'arrive -t il ? Es- tu en bonne santé ? Je m’inquiète mais avec la guerre je pense que le courrier se perd ou est censuré  ! Quand cette maudite guerre va t-elle se terminer ? Ici le peuple espagnol souffre de tout mais je ne peux t'écrire d'avantage de détails..Ma famille tient le coup. Nous connaissons un transporteur qui passe par Andorre et nous lui confions nos courriers pour la France. Ecris-moi .

Ton amie Angèle

 

septembre 1944 Barcelone

Ma chère Jeanne,

Paris a été libéré paraît -il ?? Bien sur nous n'avons aucune information de ce qui se passe en France mais avec radio Andorre on peut capter certaines actualités. Tu n'as pas répondu à mes deux dernières lettres. Peut- être se sont-elles perdues ? En tout cas je suis heureuse de la tournure que prennent les événements  ! La France libérée nous allons bientôt nous revoir . Ton amie de toujours , Angèle

 

Barcelone, Chère Jeanne

octobre 1945

Chère Jeanne que se passe t- il ? Je suis sans nouvelle de toi .Pourtant les lettres ne me sont pas revenues. Ici à Barcelone il y a des mouvements de grève et un grand soulèvement se prépare . La vie est toujours insupportable. Nous avons encore été mis à la rue car nous ne pouvions payer le loyer. De braves voisins nous ont recueillis et laissé leur appartement. Cela ne peut durer et ne durera pas ! Je ne peux t'en dire d'avantage. Nous continuons à faire parvenir nos lettres par Juan notre ami chauffeur.. A très bientôt . Angèle

 

Noël 1946, Perpignan

Chère Jeanne ,

Je n'ai plus de tes nouvelles depuis longtemps .Je suppose qu'avec la fin de la guerre la libération le courrier s'est perdu mais ta ferme n'a pas dû bouger !

Oui j'écris de Perpignan ! Nous sommes en France : ma mère, Isabelle ,Joseph et moi ! Nous venons de franchir clandestinement la frontière le 28 novembre 1946 avec un guide .Nous avions de la neige jusqu'au genou mais nous avons évité la patrouille à cheval et la guardia civil et ses chiens. Joseph était si nerveux qu'il avait pris une quinte de toux lorsque la patrouille est passée juste à côté de nous :

-Cessez de tousser ! lui disait le guide . Vous allez nous faire prendre !

J'ai bien cru qu'il s'étouffait !

-La bas ,en bas c'est la France ! Nous avait dit le guide . Allez -y maintenant et que la chance soit avec vous !

Avant de s'élancer ma mère fit un signe de croix du coté de l'Espagne et dit «  Adieu pour toujours. Je ne te reverrai jamais ! »

Si tu l' avais vue dévaler en chantant la montagne enneigée assise sur son postérieur. Nous sommes arrivés à Andorre et non pas à la frontière française. 

La peur nous a tiraillés tout le long du chemin et m’empêche encore de dormir . Les autorités andorranes ont été charmantes. Nous sommes restés une semaine à Andorre .On nous a proposé de nous payer l’hôtel mais nous avions un peu d'argent. La police nous a accompagnés jusqu'en France , à Perpignan .Mon frère Michel est venu nous chercher.

Mon amie nous allons enfin nous revoir. Nous retournons à Izieux ce printemps.

Ta petite Angèle

 

Janvier 1947 ferme les Barabans

Pour mademoiselle Angèle  Cruz

Madame Crouzet et sa    fille Jeanne ne vivent plus ici  car elles  ont vendu la ferme il y a deux ans quand Monsieur Crouzet père  est décédé .Nous ne pouvons vous indiquer la nouvelle adresse de madame Crouzet.

Madame et Monsieur Berthelot

Epilogue

Angèle ne reverra jamais Jeanne et  n'apprendra que très tard ce qui lui était arrivé .

Marie ira vivre en Italie . Angèle rencontrera Antoinette par hasard . Les deux jeunes femmes se regarderont longuement n'osant faire le premier pas. Ce fut la dernière fois que les anciennes amies d'école se voyaient . Angèle retourna à Izieux et y demeura toute sa vie .Elle se mariera avec un lieutenant de la république espagnole , réfugié comme elle . Ils auront trois filles , six petits enfants et huit arrières-petits-enfants .

Elle apprendra par hasard que Jeanne sa grande amie d'enfance avait eu une liaison avec un officier allemand pendant l'occupation au grand dam de  sa famille et particulièrement de mon oncle .Elle s'était  enfuie  avec l' officier en  septembre  1944  pour se  réfugier en Argentine comme bon nombre de nazis.Là dans ce nouveau continent, elle avait refait sa vie sans avoir    d'enfant.

Angèle évoquera souvent à ses filles son enfance à Izieux , ses amies ,son école, son adolescence , sa jeunesse à Barcelone, la guerre et son retour clandestin en France.

Elle s'éteignit à l'aube de ses 88 ans.

 

 

 

Les réfugiés espagnols dans les camps d'Argelès

Les réfugiés espagnols dans les camps d'Argelès

Tag(s) : #Lettres à Jeanne, #nouvelle
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