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C'était la rentrée aux Pervenches »

 

« Les pervenches « était le nom de l' école du village de Lozerol perdu dans les montagnes de Lozère.

Les pervenches poussaient en ces lieux en grand nombre et leur présence gracile rompait avec la rudesse du paysage. C'est pour cela que l'on avait  peint en bleu  les volets de la grande bâtisse  de l'école communale qui n'avait qu'une seule classe unique. 

A cette époque les enfants des hameaux faisaient trois à quatre kilomètres pour se rendre, à pied , à l'école par tous les temps , sauf quand la neige recouvrait tout de son manteau .Ces mois -là les écoliers ne voyaient plus leur maitre ni leur camarades durant des mois...

Les enfants des hameaux distants de Lozerol , à l'automne et au printemps déjeunaient à l'école dans une pièce autour du grand poêle à charbon qui leur procurait une tendre chaleur. Ils partaient le matin avec la serviette rempli de livres et de cahiers et le repas de midi enveloppé dans une boite de fer .

En juin l'école finissait tôt : vers la Saint Jean afin que les garçons et les filles puissent aider à la ferme .

L'école ne commençait que fin septembre vers le 25 quand l'automne avait teinté de cuivre les arbres et que les feuilles jonchaient le sol. .

Dans cette région de Lozère ,la vie était très dure. Les troupeaux de moutons, de vaches, la foret, étaient les principales ressources avec le blé, l'orge et l'avoine . Quelques pommiers et pruniers procuraient la gnôle si précieuse à ces paysans austères. L'hiver était long et commençait début novembre pour s'éterniser jusqu'à fin mars et même au delà. Il y eut des mois d'avril où le soleil ne se fit pas voir et où la neige tomba régulièrement tous les jours. Les loups très nombreux sortirent des forets et s'attaquèrent aux troupeaux , aux chiens , aux fermes et aux humains.

Cette histoire commence à l'automne 1917.

Beaucoup de jeunes du village et du département étaient partis se battre sur le front. Beaucoup y avaient laissé leur vie. Certains avaient déserté ce qui était un grand malheur pour leur famille car s'ils étaient repris , ils étaient fusillés sur le champ et c'était déshonneur pour leur famille.

L'instituteur avait été appelé et c'est un vieux maitre d'école à la retraite qui avait repris du service.

C'était la rentrée .

Jeanneton la petite Jeanne des Lambert ,venait d'avoir ses six ans. Elle entrait au cours préparatoire. Fille unique , elle ne connaissait personne à l'école  : c'était sa première rentrée .Son père l'accompagnait avec sa mère. Il avait été réformé car tout petit il avait fait une méchante chute qui l'avait rendu « boiteux ».Le père avait attelé la mule car l'armée lui avait pris leurs deux chevaux .

Intimidée, la fillette s'approcha du maitre et le salua

-Bonjour Jeanne ! Répondit le vieil instituteur. C'est la première fois que l'on te voit « aux pervenches » ! Dis- moi , sais tu au moins ton alphabet ?

-Oh oui monsieur !

Et elle récita d'un trait l'abécédaire...

Le maitre lui sourit

-Parfait ! Mais ici il faut m'appeler : maitre et non pas Monsieur

-Oui monsieur ! Dit la petite ..Oui maitre !

Ses parent sourirent.

-Ne vous en faites pas ! Je vous la rend dans trois heures. ! Ça vous va ? Vous allez faire les vas et viens tous les jours ? Vous savez que vous pouvez laisser Jeanne à midi à l'école ?

- Oui , merci ! Elle y restera à partir de novembre mais pour l'instant le temps qu'elle s'habitue , ma femme viendra la chercher à onze heures  ! Dit le père.

-Parfait ! Et bien au revoir

-Bonne rentrée !

La cloche sonna. Les enfants se rangèrent deux par deux .Jeanne se mit la dernière seule. Un bambin arriva derrière elle , tout essoufflé . Son père le suivait et héla le maitre d'école .

-Mosieur ! Bon giorno ! Bonjour  ! C'est Pietro, mon fils y'é viens l'écrire !

Les enfants pouffèrent de rire en entendant l'accent du nouvel arrivé et ses fautes de langage

-Un étranger ! Murmura un garcon de la stature d'un adlute

-Un mangeur de pates , italiano  ! Dit encore un autre , au crane rasé.

-Silence ! Vous autres ! que je n'entende plus rien plus aucune parole ni rire ! Allez rentrez !

Installez- vous , les petits au premier rang, Videz vos serviettes, sortez du plumier une craie et l'éponge et les Cours élémentaires écrivez l'alphabet sur votre ardoise .Les cours moyens, composez un texte court sur les vacances . Vous devrez le recopiez sur une feuille avec le porte plume. Je vous ai déjà rempli les encriers. Louis tu surveilleras la classe !

Les enfants habitués à l’autodiscipline se mirent rapidement au travail.Le vieux maitre était un homme bon mais sévère  et les punitions tombaient facilement !

 

-Entrez dans mon bureau ! Vous vous appelez comment ?

  • Excouse -moi Monsieur l’instituteur je vous dérange mais je n'ai pas eu le choix ! On vient d'arriver hier !

    -Vous avez vos papiers ?

  • Si ! Mon nom est Dellamare Giovani et Pietro est mon fils !

  • Pietro, Pierre je l'inscris sous le nom de « Pierre Delmare « . Vous me direz plus tard merci. Votre fils a sept ans.Il sait lire et écrire ?

  • Si ma en italiano  pas en francese !

  • Nous allons remerdier à cela !

  • Un remède ? Dit le père affolé.

  • Ne vous inquiétez pas remédier en français veut dire « arranger  trouver une solution.

  • -Grazie sinoro» !

  • Vous êtes arrivé avec le groupe d'étrangers  travailler en France. Je suis au courant ? Vous venez d'où ?

  • D'Italie deToscane J'avais une ferme mais j'ai dû la vendre après la mort de ma femme ..Je n'ai plus que Pietro à présent !

  • Vous allez travailler chez qui ?

  • Chez l'alcade !

  • Le maire  vous voulez dire ? Monsieur Ponton ?

  • Si !

  • Vous êtes bien tombé : c'est un brave homme ! A plus tard . Ma classe m'attend

  • Grazie mille ! Merci beaucoup et encore excousez-moi !

    Pietro, Pierre s'était assis à coté de Jeanne.

    L'instituteur entra et tous les élèves se levèrent : les petits firent de même

  • Asseyez- vous ! Alors Louis qui a bavardé ?

  • Personne maitre !

  • -tout le monde a sa blouse ?

Il couvrit de son regard l'assemblée juvénile en tabliers sombres filles et garçons d'où dépassaient timidement à la hauteur du cou un  beau col blanc. Pierre n'avait pas de blouse.Le maitre lui dit :

-Tu viendras à la récréation me voir . Bien ! Nous allons commencer par nous présenter aux élèves de CP et à notre nouvel arrivé .Je commencerai par moi : je m'appelle Jacques Beaumont. Vous m'appellerez « Maitre » .Je remplace votre instituteur Monsieur Roselyn parti sur le front.J'ai enseigné ici aux pervenches durant 20 ans, avant j'étais sur les plateaux de la Lozère..J'ai pris ma retraite il y a six ans et je vis dans la maison blanche près de fontaine en face de la mairie avec mon épouse. J'ai eu quatre enfants : deux filles , et deux gars qui sont actuellement sur le front comme mes deux gendres tout comme vos pères ou vos grands frères et oncles .Maintenant c'est à votre tour  ! Soyez bref ! Commençons par les CM2  : vous connaissez la maison et la musique. Un sourire perla sur tous les minois .

Vint le tour du petit italien .Le maitre lui demanda de s'approcher.

-Voici Pierre, Pierre Delmare .Je vous demande de l'accueillir . Veux -tu nous dire un petit mot.

-Je parle pas bene francese ..ma j'amé école  molto !

-Très bien ! Coupa le vieux maitre qui voyait déjà des gamins prêts à se moquer de son mauvais français. Va vite t’asseoir . Dans trois mois il parlera mieux que certains d'entre vous ! J'en fait le pari ! Maintenant pour conclure ces présentations , écoutons notre benjamine . Approche Jeanne !

Très intimidée la fillette devint toute rouge et balbutia :

-Bonjour . J'ai six ans .Mes parents sont les fermiers des Hautes Chaumes, je n'ai pas de frère ni de sœur.J 'aimerai bien pourtant mais mes parents disent que ça coute cher les bébés..

Dans la classe les grands souriaient moqueusement ….Je serai très contente de me faire des amis avec vous.J'ai attendu si longtemps ce jour !

Le maitre ému demanda à la classe d’applaudir la petite fille ainsi que le nouvel élève..

La cloche annonça la récréation.Le maitre rappela les consignes :

-Interdiction de sortir de l'école de pousser la grille , interdiction de se battre de se bousculer, de s'insulter, de jeter des pierres , d’embêter ses camarades, de bloquer les toilettes, de voler le gouter du voisin ?

Pour le moment Louis surveillera la récréation , le temps que je revienne.Il faisait confiance à ce grand garçon à la fois sérieux et travailleur et juste et responsable.

Il demanda à Pierre de le suivre. Le maitre franchit une porte qui menait à une pièce servant à stocker les livres et les fournitures.Il chercha dans un carton et en retira une blouse au col blanc comme neuve.

-Elle doit t'aller !

Et il la lui fit essayer. Il ouvrit appela :

-Louise !

Une vieille dame apparut .c'était la femme du maitre.

-Oui , Jacques !

-Peux -tu laver cette blouse pour notre jeune ami ?

-Biensur ! Dit Louise avec un large sourire ! C'est toi Pietro ?

-Pierre ! corrigea le maitre

-Grazie mille senora  !

- Oh mais de rien mon petit !

Le maitre ramena le petit italien dans la cour d'école.

Les enfants s'étaient répartis dans la cour  par niveau : les garçons CM2 jouaient au ballon, d'autres aux osselets avec les CM1 ; les grandes filles sautaient à la corde ; les plus jeunes formaient des rondes et chantaient ; «  J ai un beau château » ou « le fermier dans son pré, » Plus en retrait , vers les toilettes les garçons CE jouaient aux billes , enfin un groupe jouait à « je déclare la guerre à .. »Les petits CP au nombre de huit avaient rejoint leur grand frère ou leur grande sœur sauf .Jeanne et Pierre du coup se retrouvaient tous seuls . Jeanne s'approcha du garconnet :

-Tu comprends le français ? questionna Jeanne

-Tout petit peu ?

-Tu es quoi ?

-Italien ! Je viens d'Italie !

-C'est loin l'Italie ?

-Oui !

-C'est comment ?

-C'est beau ! Il y a sempre soleil.! Tout brille, des citrons aux arbres des figues et des oranges . Firenze la ville à coté de chez moi, plein de monde de jardins de peintures...

-Pourquoi tu es venu ici ? Ici ce n'est pas très joli et il fait souvent froid  ?

-Pour travail mon père. Il n'a plus de travail en Italie !

-Et il travaille où ici ?

-Les terres Monsieur Poton

- Ponton ! Je le connais c'est un grand oncle , le maire ! Alors on pourra se voir en dehors de l'école !

-Tu veux être amie  à moi ? Questionna Pierre

-Oui ! Comme cela on sera tous les deux !

La cloche sonna à nouveau ; Les enfants se rangèrent en rang silencieux et l'école reprit.

Les élèves sortirent leurs buvards.

-Recopiez sans faute votre texte ! Demanda l'instituteur

-Monsieur si on fait des fautes , c'est grave ?

-S'il s'agit de fautes d'étourderie , d'usage ce n'est pas grave mais attention aux fautes de grammaire , aux accords du participe passé.Vous avez vos livres . Vous pouvez les consulter ;

Le maitre fit lire l'alphabet aux cours élémentaire . Les CE2 devaient recopier avec leur porte- plume l'alphabet sur le cahier que l'instituteur venait de leur distribuer . Ce cahier  était recouvert d'une couverture de papier bleu sombre avec une étiquette à leur nom. L'exercice était périlleux car il fallait ne pas faire de tache d'encre . Les CE1 devait écrire au crayon sur un cahier l'alphabet en formant bien les lettres et recopier une phrase écrite au tableau qui annonçait le jour de la rentrée Quant aux petits les neuf CP, plus Pierre, le maitre les fit passer au tableau pour vérifier leurs connaissances des voyelles , puis il leur demanda de les recopier sur l'ardoise en imitant ses gestes.  Pour finir, il leur demanda d'écrire  leur prénom de toutes les couleurs sur des feuilles des dessin à l'aide de crayons de couleur qu 'il  venait de leur distribuer..

-Bravo Jeanne ! Voilà un bon point pour toi. Quand tu auras dix bonpoints je te les échangerai contre une image.

On passa aux mathématiques. Le maitre écrivit pour les grands deux divisions deux soustractions à retenues et une grande addition .

Pour les cE2 il leur demanda d'écrire les tables de multiplications de 2 et 3

Les CE1 furent occuper à écrire les tables d'addition jusqu'à cinq et les plus jeunes les CP durent trouver des nombres de 1 à 10 pour compléter des égalités...

A onze heures la cloche sonna à nouveau.

-Rangez vos affaires . Cet après midi on finira les maths et on parlera de sciences : des arbres de la nature.On ira fait une petite promenade dans les bois pour constituer un herbier pour la classe .

-Ouais ! S'écrièrent les enfant !

Les écoliers rentrèrent chez eux .Ceux qui venaient de loin se rendirent dans une salle où ils purent déjeuner. Louise  les attendait avec une autre vieille dame, sa soeur Hélène qui était restée célibataire . Le père de Pierre vint chercher son fils.

-Vous pouvez le laisser ici demain pour déjeuner ! Lui proposa le maitre.

-Merci ! Grazie mille ! Demain on fera comme ça !

Quant à la petite Jeanne , sa maman était là depuis un quart d'heure.

-Alors comment ça s'est passé ?

-Bien maman ! J'ai fait la connaissance d'un ami, un garçon : Pierre ! Il est italien et il sait plein de choses.On a décidé d’être amis pour la vie .

L'après midi fila , un bel après midi d’automne. Les enfants impatients de partir en promenade finirent rapidement  leurs exercices de maths.

La foret offrait tant de surprises de trésors. Le maitre fit observer les nids, les hirondelles qui se préparaient à un long voyage, les écureuils qui garnissaient leurs terriers de glands ,les dernières mures pulpeuses que les garnements se disputèrent ,les premières châtaignes sous les tapis de feuilles roux.

Puis on retourna à l'école et on chanta des airs folkloriques .On termina  par la Marseillaise : tous debout à coté de leurs pupitres les enfants eurent une pensée émue pour tous ceux qui se battaient sur le front pour la patrie.

 

 

 

Tag(s) : #C'était la rentrée aux Pervenches, #conte
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